Entretien avec Claire Mathot

Les étudiant·es du Département de Langues et Littératures Etrangères et Cultures Modernes de l’Université de Turin (Italie), encadrés par Miriam Begliuomini, chargée de cours et chercheuse post-doc, ont réalisé un entretien avec Claire Mathot, lauréate du 39ème Festival pour La Saison du silence (Actes Sud, 2025). Cet entretien à été réalisé dans le cadre du «Laboratorio: Il romanzo contemporaneo in lingua francese », en partenariat avec Lectures Plurielles.

1) Votre roman se déroule dans un cadre atemporel et « agéographique », ce qui permet d’évoquer une dimension féérique/de fable : cette interprétation vous parle-t-elle (ou pas du tout) ?

L’interprétation en terme de fable/féérique me convient moins que celle qui porte sur le conte. La fable vise généralement à proposer une morale, et ce n’est pas le cas du roman. Je comprends qu’on rapproche La Saison du silence du conte ou de la fable car, en termes d’unicité de lieu, de personnages archétypaux, il y a des ressemblances. Néanmoins, selon moi, l’univers de La Saison du silence se rapproche davantage de la dystopie. Mais, dans tous les cas, je n’aime pas trop les classements et les étiquettes!

2) Votre roman, où les habitants ne sont définis que par leur métier et où la vie est dictée par le travail et les destitutions, se déroule dans un contexte que l’on pourrait également qualifier de dystopique. Comment cette société a-t-elle pris forme dans votre imagination ? 

La société s’est construite autour des personnages que j’avais envie de voir interagir (c’est généralement ainsi que mes histoires prennent forme). Je suis partie de personnages qui ne savent pas qui ils sont, ou plutôt, qui ne sont définis que par une “étiquette”, une identité unique qui leur est “collée dessus” sans même qu’ils se posent des questions, pour un fonctionnement qui vise la répétition et que pas grand-monde ne pense à questionner, tant les conditions de vie sont rudes. J’avais envie de parler de personnages qui se confrontent à l’Altérité, que cet Autre soit leur voix intérieure, une autre personne, une histoire, un passé à redécouvrir… J’avais envie de voir des personnages suivre une toute petite étincelle de curiosité… Et les conséquences que cela a, sur eux-mêmes et sur leur entourage. C’est ainsi que cette société a pris forme dans mon imagination.

3) Y a-t-il des œuvres (livres ou films) ou des contextes socio-historiques précis qui vous ont inspirée ? Nous avons lu que Buzzati fait partie des auteurs que vous aimez : dans son œuvre, y a-t-il un récit ou un roman qui vous a particulièrement marquée ? 

Pour la création de La Saison du silence, de nombreuses références m’ont inspirées. Pas de contexte socio-historique précis, mais plutôt une envie d’évoquer des personnages aux prises avec des conditions de vie difficiles dans le grand Nord. J’ai des souvenirs du Québec enneigé, où j’ai réalisé un séjour d’étude en 2014. Le Saint-Laurent m’a inspiré le fleuve qui sépare le village de C… du reste du monde.

En ce qui concerne les œuvres qui m’ont inspirée, il s’agit surtout d’ambiances et de thèmes qui m’ont marquée, et que l’on retrouve en filigrane dans La Saison du silence : la sensation d’enfermement du huis-clos, l’attente et l’immobilisme, la notion de danger qui plane, la confrontation (positive ou négative) avec la nature sauvage, les micro-sociétés, la violence en creux, le groupe qui impose sa loi à l’individu pour survivre. Ces éléments me viennent (notamment) des oeuvres suivantes: les romans Train d’enfer et Sous l’aile du corbeau de Trevor Ferguson; la série Top of the lake de Jane Campion; le film Midsommar réalisé par Ari Aster; ou même le roman jeunesse Dans les forêts de la nuit, de Nadèjda Garrel.

Je ne vais pas être très originale, mais j’ai été particulièrement marquée par Le désert des Tartares, de Dino Buzzati. J’y vois un lien avec La saison du silence dans cette ambiance pesante d’attente d’un danger.

4) Les personnages de votre roman réagissent de manière différente face aux difficultés. Y en a-t-il un avec lequel vous vous identifiez le plus ? 

Je m’identifie à mes 4 personnages principaux, il n’y en a pas un qui me ressemble plus que les autres. Il y a un petit peu de moi dans chacun de ces personnages.

5)  Combien de temps vous a-t-il fallu pour écrire ce roman, des premières ébauches à la version publiée ? 

 Beaucoup de temps! Je suis une grande perfectionniste et je réécris énormément. Au total, entre les premières ébauches et la publication du roman, il a fallu 6 ans. J’ai écris la première version sur papier entre janvier et le printemps 2019. J’ai réécrit de nombreux passages plusieurs fois sur les années 2020, 2021, 2022 et début 2023. J’ai envoyé mon manuscrit à différentes maisons d’édition le jour de mon anniversaire de 30 ans, le 03 juillet 2023. Actes Sud m’a recontactée en novembre 2023. A partir de ce moment, je savais que le roman paraîtrait en janvier 2025, et nous avons travaillé sur l’édition (les corrections dans l’intrigue, dans le style, le choix du titre et de la couverture…) sur l’année 2024. Et le bébé est enfin né le 02 janvier 2025!

6) Comment est né le titre de votre roman, et que souhaite-t-il évoquer ?

Question intéressante, et qui montre bien une partie du processus de création littéraire, qui est parfois plus pluriel ou collectif qu’on le pense. Le titre La Saison du silence est la seule chose qui ne vient pas directement de moi dans le roman, il a été proposé par mon éditrice de chez Actes Sud, Myriam Anderson. Mon titre de travail était “l’Isoloir”. Si vous avez lu le roman, vous savez à quoi cela fait référence: cette période de l’hiver pendant lequel le village de C… et ses habitant·es sont coupé·es du monde. Mon éditrice a souhaité changer le titre pour de très bonnes raisons: dans une librairie, un titre comme “l’Isoloir” risquait de rater son lectorat, car cela véhicule un imaginaire autour des élections, de la politique, de la non-fiction… Le titre, comme la couverture, est une partie importante du roman pour “trouver” son public. Nous avons beaucoup réfléchi ensemble pour trouver un titre qui véhicule la même idée que “l’Isoloir”: cette saison où les habitant·es sont coupé·es de tout. “La saison du silence” nous a paru être la meilleure solution, puisqu’il s’agit d’une saison (comme “l’Isoloir”) et que le concept de silence est crucial dans le roman. Le silence fait référence à cette incapacité des habitant·es de C… à communiquer entre eux et elles, ainsi qu’à communiquer avec soi-même, à se comprendre, profondément. Il fait enfin référence, par opposition, à la redécouverte de l’Ancien Langage (le silence, c’est littéralement le non-langage, la perte du langage).