Retour de rencontre avec Valérie Tong Cuong, par Marie-Bernadette

Marie-Bernadette, lectrice du comité de suivi de Lectures Plurielles nous raconte la rencontre avec Valérie Tong Cuong, coorganisée avec la Librairie Garin le 12 février dernier. L’auteure présentait son dernier roman, Les guerres intérieures (Lattès).

 

Une amitié de plus de vingt ans. Vive le festival du premier roman de Chambéry !

Auteur que nous aimons retrouver car elle incarne les qualités de ses personnages. Les amis du Festival du premier roman ont tissé des liens très forts depuis sa venue en 1997 avec son livre Big (Nil éditions). Elle-même a vécu des rencontres exceptionnelles avec d’autres invités, unis par leur passion de l’humain. Elle se sent accueillie à Chambéry comme dans une famille. Ce festival du premier roman , unique en son genre , insiste-t-elle, et l’engagement passionné des enseignants tels que celui de Dominique et Chantal ont fortement contribué à resserrer ces liens. Des amitiés entre auteurs se forgent aussi par des conseils, des échanges de manuscrits. Quel bonheur de retrouver Abdourahman Waberi dans la même maison d’édition ! Et cela grâce à Chambéry : chaque auteur met ses tripes sur la table. Ce sont ainsi beaucoup de premiers romans qui se rencontrent en même temps, dans un même lieu et avec beaucoup de bienveillance. Venir à un tel festival, c’est sortir de la solitude de l’écriture : le livre sort et l’écrivain sort à la rencontre des lecteurs.

Titre du dernier livre paru : Les Guerres intérieures

C’est l’histoire d’un comédien, Pax Monnier, qui a réussi dans les séries populaires ; il aimerait se trouver sur grand écran. Il ressent une grande frustration. Peter Sveberg lui offre la chance de sa vie. Le roman débute dans un grand état de fébrilité pour se rendre à ce rendez-vous. Pax prend bien conscience d’un bruit suspect au-dessus de son appartement…Mais l’esprit est ailleurs. Un soupçon de culpabilité ne va plus le quitter. La guerre intérieure commence…

L’inspiration de ce thème

Valérie Tong Cuong avait très envie de traiter ce sujet. Son fils Solal a lui-même vécu une agression dans le hall de leur immeuble. Un voisin pourtant présent n’est pas intervenu. Ce thème traite donc de la lâcheté ordinaire et de la non-assistance à personne en danger. On s’invente des prétextes et on se dérobe : on continue comme si rien ne s’était passé . La culpabilité va pourtant entraîner des effets positifs. Elle devient dans le récit un moteur de changement et de rédemption. « L’agression d’Alexis Winckler avait engendré un autre Pax Monnier ». Le doute de Pax va engendrer un acte de générosité pour réparer petit à petit le drame. Les changements vont toucher autant la victime, Alexis Winckler, que sa mère Emi Shimizu. Comment se réconcilier avec le monde après une telle sauvagerie ? L’auteur s’attache donc à suivre les différents personnages, leurs tourments, leurs accommodements avec leur conscience. L’expérience de son fils Solal lui a permis de mettre à distance la colère : ne pas juger trop vite le témoin, quand on ignore ses préoccupations du moment. L’écriture permet de comprendre les choix des uns et des autres. « Chacun est colonisé par ses enjeux ». La réflexion personnelle constitue le point de départ de la trame du récit. Valérie Tong Cuong s’est beaucoup documentée : travaux des chercheurs en neuro-sciences sur la culpabilité et le comportement, témoignages de victimes.

Cette agression gratuite va changer le cours de la vie- à l’image d’Alexis qui ne voit plus que d’un œil. « Il a perdu un œil et son rêve de pilote ». La vision de sa vie est amputée. (Cf. l’allusion aux Caves du Vatican d’A.Gide). Ce dérapage crée un sentiment d’incertitude : c’est la rupture du pacte social. Nos repères changent en permanence. Le marqueur de cette agression instaure une instabilité constante et génère de l’angoisse . A quoi ressemblera le monde dans dix ans ? Les jeunes d’aujourd’hui sont nés avec ce contrat d’instabilité. Les convictions, les certitudes, sont bouleversées. La perte de sérénité entraîne le sentiment de vouloir se protéger à tout prix. Mais à quel prix? Pourtant on peut noter des mouvements de solidarité. La violence,soudaine, gratuite , impunie, crée une peur supplémentaire.

Tous les personnages se sentent coupables. Chacun est confronté à un drame personnel et justifie son inaction et son inertie. Pax et sa fille Cassandre, Pax et son ex-femme Sara, Emi (qui met en place une formation de gestion du risque, face à la mort du déménageur Christian P. (mort volontaire ? accidentelle ?), le psychiatre Langlois, Emi et Christophe le père d’Alexis, Emi et sa double culture (asiatique et française), Emi et sa double culpabilité : maternelle et professionnelle. Les Guerres intérieures suit la rencontre de deux destins, Pax et Emi, chacun avec ses fêlures. Ils se découvrent amoureux. Mais Pax est vite confronté à un dilemme terrible : dire la vérité ou se taire. Quelle issue à ce piège où chacun s’enfonce ? Le choix du prénom PAX est signe qu’on peut triompher de cette guerre et faire la paix avec soi-même et avec les autres. Pax Monnier est un nom d’emprunt .Au début du récit il est déjà en guerre contre lui-même, contre la vie : il n’est jamais là au bon moment. Il espère « incarner » un nouveau personnage. La culpabilité conduit au pardon : thème du livre Impardonnable Pardonnable. La relation d’ Alexis et Pax décrit la complexité du chemin entre méfiance , résistance et abandon. L’autre n’est plus un ennemi. « La main sur l’épaule », dénoue cette complexité. Le livre invite chacun à se poser les questions : à quel moment ma faiblesse n’a pas été juste ?Pourquoi ne suis-je pas intervenu ? Que veut dire en « son for intérieur » ?

Et la place de l’art ?

Beaucoup de références littéraires appuient les questions profondes, universelles avec : Gide, Baudelaire Le tourment ultimeLa musique de rock représente le monde qui explose après l’accident. Valérie a fait elle-même partie d’un groupe (cf The Battle). De la fêlure naît une renaissance, une création. Alexis a déjà en lui la musique. Son lien avec elle est organique : il vit avec elle ce qu’il ne peut mettre en mots. La lecture de Baudelaire lui permet de retrouver ses émotions. Cassandre, reflet de la jeunesse, deviendra la cheville ouvrière de ce tableau.

Ce 11ème roman Les Guerres intérieures est lucide : partir de ses fêlures personnelles pour voir des petites lumières. Il est «  impossible » (cf l’exergue de Big) de ne pas avoir d’avenir. Il se présente souvent des issues ou des mains tendues… qu’on ne saisit pas toujours. Ne porter aucun jugement est l’exercice de conscience le plus difficile. Valérie Tong Cuong se sentait incapable d’écrire un livre totalement noir. Poser le miroir de la vraie vie, c’est regarder ce qui s’anime et surtout- ce qui peut être ranimé. C’est en quelque sorte l’itinéraire de la rédemption pour retrouver le désir de vivre.