Carole Martinez

Les Roses fauves , Gallimard, 2020

Carole Martinez

Edito

D’abord on écrit, sans y être autorisé. On fait ça en douce dans son coin. Quelle hardiesse ! On sent bien qu’affleure ça et là, sur la page, un pan fragile de nous-mêmes, que notre texte est une plaie, une fêlure, une folie. On s’y livre toujours un peu, même si l’on parle d’autre chose. Et malgré nos failles, notre gêne, malgré cette étrange sensation d’imposture (Mais pour qui se prend-t-on ?!), le roman achevé réclame d’être partagé. Alors, bien souvent, on ose l’envoyer à un éditeur et, si l’un d’eux nous publie, c’est le bonheur fou. Sauf que très vite, on comprend que l’exploit ne suffira pas et que personne ne lira notre roman étouffé sous les piles de livres qui sortent chaque jeudi en librairie. Alors on sait qu’on a rêvé, qu’on a chanté en espérant que quelqu’un danserait quelque part, mais que personne ne nous a entendu, que nos lecteurs n’existent pas et que ce petit bout de nous-même part à vau l’eau.

Comment remercier les centaines de lectrices et lecteurs du Festival de Chambéry ? Comment vous dire le rôle que vous jouez dans la vie des « jeunes » romanciers ? Vous êtes un filtre très fin qui repêche les premiers romans et leurs auteurs. Vous êtes un contre-pouvoir, une autre voie possible. Vous êtes des aventuriers, vous vous lancez dans des mondes tout neufs dont personne n’a encore parlé, dans des textes vierges, des œuvres d’inconnus. Sans à priori, vous lisez. Vous défrichez, vous dévorez, vous partagez, vous vous emparez de nos personnages, vous les faites vibrer. Vous êtes la fantastique caisse de résonance des premières lignes. Merci de nous offrir votre regard sur nos mots, vos mains sur nos pages, votre imaginaire, votre sensibilité, votre temps. Merci pour vos encouragements. Merci de nous présenter d’autres fous d’écriture, merci pour les rencontres, les possibles et cette joie…

C’est à se demander s’il n’y a pas quelque chose de magique dans tout cela. Merci d’avoir fait battre le cœur cousu d’une inconnue.

Carole Martinez

Lauréate du 21e Festival avec Le Coeur cousu (Gallimard, 2008), Carole Martinez est l’invitée d’honneur de cette édition. Ancienne comédienne, actuellement professeure de français, son premier roman a été récompensé par quinze prix littéraires, dont le prix Renaudot des lycéens en 2007. L’ensemble de ses textes témoigne de ses talents littéraires, de son univers singulier, entre rêve et réalité. Également scénariste de bandes dessinées, elle s’inspire des contes traditionnels pour revisiter l’histoire et les mythes qui nous nourrissent.

Présente tout au long de l’événement, elle nous fait découvrir entre autres son dernier roman Les Roses fauves (Gallimard, 2020). Reprenant une coutume espagnole qui consiste pour les femmes en fin de vie à enfermer leurs secrets dans des cœurs brodés légués à leurs filles, elle explore le thème de l’héritage familial, en se questionnant : sommes-nous écrits par ceux qui nous ont précédés ? Formidable conteuse, elle libère ses personnages morts et vivants et nous embarque à leur suite dans un monde épineux où le merveilleux côtoie le réel et où poussent des roses fauves.

Venez en apprendre plus sur Carole Martinez et ses souvenirs du Festival, en parcourant l’interview qu’elle nous a accordé.

Votre premier souvenir de lecture ?
Le premier souvenir de lecture n’a pas grand intérêt, c’était Oui Oui. J’avais interdiction d’emporter mon livre dans la cour de récré. A chaque récré je lisais mais ma professeure m’en empêchait. Je suis reconnaissante, ça m’a permis d’être dans la lecture mais aussi avec les autres. Elle a rendu la lecture encore plus intéressante. Les moments avec les autres sont très importants. Les moments de lecture sont des moments d’intimité. C’est bien d’arriver à faire les deux. Le livre ne doit jamais être un obstacle entre soi et les autres mais vraiment permettre de se déployer sans jamais oublier le reste. On comprend l’autre notamment avec des livres. Il faut gérer les deux, trouver cet équilibre.

Le livre qui pour vous est incontournable, à lire absolument ?
Je cite toujours le même, c’est celui qui m’a faite, qui m’a donné envie d’écrire des romans : Le Bruit et la Fureur de William Faulkner. 

Le livre que vous n’avez jamais lu mais qui vous fait envie ?
A la recherche du temps perdu de Proust. J’ai lu les deux premiers tomes. Un jour je lirai tous les tomes.

La première histoire que vous avez écrite, de quoi parlait-elle ? 
Je m’en rappelle très bien. C’était en classe. En CM2, la maîtresse nous a demandé de “raconter nos vacances”. J’étais hyper contente car c’était la première fois que j’avais des vacances un peu originales. J’étais allée en Espagne, c’était la première fois que je traversais une frontière. J’avais demandé à ma grand-mère de me réveiller à ce moment. Dans la rédaction je raconte l’avant et l’après de cette traversée. Je pensais que j’allais sentir quelque chose physiquement. J’ai donc raconté ma déception du passage de la frontière. Il n’y avait rien de magique. Ma rédaction a été lue en classe et adorée par la maîtresse. Cet exercice scolaire m’a permis de raconter quelque chose de personnel, c’était comme une clé. Une première fois pas décevante. 

 

Je ne pense qu’aux roses sauvages d’Inès Dolorès, je les imagine, je les sème dans le brouillard et me fraye un passage entre leurs tiges tentacules, je me glisse sous les arabesques qu’elles dessinent déjà sur mes pages dans une explosion de corolles rouges.

Bibliographie sélective 

Les Roses fauves, Gallimard 2020
La Terre qui penche, Gallimard 2015
Du domaine des Murmures, Gallimard 2011
Le Coeur cousu, Gallimard 2007

Carole Martinez