Florilèges d’avis de lecture sur les premiers romans allemands !

Petits ou grands lecteurs, à la recherche d’un livre à découvrir, à partager, à offrir ?
Voici quelques avis de lecture sur les premiers romans allemands
en lice pour le prochain Festival du premier roman !

Milchzähne de Helene Bukowski (Hanser)
Roman original, d’une grande sobriété, sur une société coupée du monde, vivant dans un monde en train de se réchauffer dangereusement, assez convaincant !

 

Babel de Kenah Cusanit (Hanser)
Le livre m’a beaucoup plu. Est-ce un roman ? Partiellement œuvre de fiction, c’est aussi un document et je suis impressionnée par le travail de recherche qu’il a dû coûter à l’auteure (bien qu’elle soit une professionnelle de cette période). Mais la reconstitution psychologique et intellectuelle du personnage principal, Koldewey, est très convaincante, très vivante. L’auteure a aussi un sens de l’humour très développé : ainsi les extraits de correspondance avec les autorités culturelles de Berlin, avec le corps diplomatique (le fameux Amtsschimmel). Des allusions, très justifiées je crois, à l’inertie ou la corruption de l’administration turque de l’époque. La correspondance avec le collaborateur Andrae pour la réparation du bateau est aussi pleine d’humour malgré sa technicité. Mais ce livre permet aussi une réflexion d’ordre philosophique : faut-il faire renaître les civilisations du passé, ne sont-elles pas toutes mortelles ? C’est ce qui est souligné par le retour à Berlin de Koldewey qui constate les changements de la ville après quelques années d’absence. Pour me résumer : un livre qui instruit, amuse, fait réfléchir.

 

Schöner als überall de Kristan Höller (Suhrkamp)

D’abord peu intéressant, tellement prosaïque dans les comportements et l’écriture aussi. Mais peu à peu le récit devient intéressant, même émouvant, n’est plus un simple compte-rendu. Il raconte l’histoire de deux amis, autour de 20 ans, qui trouvent leur personnalité, leur vérité après avoir vécu dans une sorte de monde fictif. Le narrateur, très sensible, mais replié sur lui-même, a été longtemps sous l’emprise d’une amie de son âge, rebelle presque en marge de la société qui incarnait pour lui la vérité. Longtemps aussi il s’est senti inférieur à son ami, jeune acteur de cinéma, plus brillant, auréolé de succès. Ces trois protagonistes vivent quelque chose qui leur permet, dans le cadre passagèrement retrouvé de leur enfance et de leur famille, de trouver leur voie. J’ai apprécié la profonde recherche psychologique et presque métaphysique à laquelle se livre l’auteur. Travail qui, à mon goût, aurait mérité une expression moins terre à terre, moins calquée sur la réalité actuelle. Le narrateur semble découvrir la valeur de l’ouverture à l’Autre, de la communication, mais il le fait avec beaucoup trop d’hésitation et de maladresse à mes yeux. Trop de concessions à ce qui est actuel. Mais c’est une bonne histoire.

 

Une sorte de Erziehungsroman minimal, le protagoniste Martin, revenant dans son monde d’enfance, prend conscience de sa double dépendance amicale ou amoureuse et s’en libère en décidant de retourner seul à Munich. L’écriture est souvent intéressante, malheureusement un peu bavarde aussi. L’auteure recherche un réalisme presque naïf qui pèse parfois. Impression mitigée donc.

 

Miroloi de Karen Köhler (Hanser)

Un choc, une chose énorme, une vraie œuvre, originale, vivante, prenante, imaginative. Par quoi commencer ? Par l’écriture peut-être : on trouve, magnifiée, le néoprimitivisme, le minimalisme qui caractérise depuis quelque temps pas mal de ces nouveaux romans. Mais tout se tient. L’écriture va avec le monde représenté, une île coupée du monde, barbare, primitive, mais structurée, avec un système patriarchal reposant sur des lois, des textes sacrés, toutes choses recevant des noms inconnus (le titre « Miroloi » = requiem, « die Khorabel », un mélange de Coran et de Bibel, etc.), mais c’est surtout toute une vie qu’évoque la narratrice, marginale, sans nom, rejetée, qui se bat et conquiert de manière tragique sa liberté, sans qu’on sache si elle y parviendra vraiment. C’est un roman, parce que le livre contient et fait vivre tout un monde, un drame (l’auteur semble connue pour des pièces de théâtre), des horreurs, des beautés, des sentiments, des scènes essentielles, éternelles et renouvelées pourtant. Une incroyable réussite qui évoque, certes, beaucoup de thèmes littéraires connus, mais sans jamais tomber dans la redite ou l’imitation. La littérature n’est pas morte !

 

Un livre extraordinaire, pour le fond et la forme. Une sorte d’épopée constituée de strophes d’inégale longueur, dans une langue surprenante, parfois très poétique, simple et riche en inventions verbales. Une narratrice raconte sa vie, mais fait surgir de très nombreux personnages avec lesquels naît le dialogue. Donc pas de monotonie. Au début, le lecteur s’imagine dans une utopie bucolique : une île qui peut être grecque, une société sans classes – mis à part le conseil des Anciens – qui vit dans un village au rythme des saisons, une vie de subsistance fondée sur le troc, qui pratique des rituels et une sorte de religion syncrétique – paganisme mâtiné d’hindouisme et de réminiscences chrétiennes, une vie hors du temps dans le culte de la tradition. En réalité, une vie sans liberté et cruelle : les femmes ne doivent pas apprendre à lire, accomplissent tous les travaux pendant que les hommes se saoulent, les lois sont édictées dans un total arbitraire, les « chefs » pratiquent la mise au pilori, la mort par lapidation, refusent toute notion de modernité. Éternel débat entre un pseudo-bonheur fondé sur les traditions et les risques liés au progrès. La narratrice est une enfant trouvée, de ce fait rejetée par presque tous, sauf deux ou trois personnages doués de bonté naturelle. Elle essaie de se rebeller, de pousser à la révolte, ne peut que se venger avant de sombrer. Un livre qui réinvente le roman.

 

Merci aux comités germanistes de Chambéry et du Goethe Institut de Lyon pour ces partages !

Florilèges d’avis de lecture sur les premiers romans allemands !