Les étudiants de Turin partagent autour des premiers romans ! #2

Les étudiants de l’Università degli Studi di Torino (Dipartimento di Lingue e Letterature Straniere e Culture Moderne) vous partagent leurs avis de lecture sur les premiers romans de la 33e saison littéraire. 

 

Rhapsodie des oubliés de Sofia Aouine (Paris, La Martinière, 2019)

Abad témoin de son quartier

Sofia Aouine débute avec un intense premier roman sur le sujet du malaise juvénile dans un quartier populaire difficile, qui lui a valu le Prix de Flore 2019. Le protagoniste et narrateur du roman est Abad, garçon de treize ans, qui conte ses élans sexuels de pré-adolescent et la vie dans le quartier de la Goutte d’Or, 18e arrondissement de Paris, près de Montmartre, où il vit désormais depuis 3 ans avec ses parents après leur fuite du Liban. Ce quartier est principalement peuplé par une population multi-ethnique surtout provenant du nord de l’Afrique, et il est aussi connu pour le trafic de drogue et pour la prostitution de très jeunes femmes. Accusé d’avoir provoqué une querelle entre les fidèles intégristes de la mosquée et un groupe de Femen ukrainiennes qui manifestent aux seins nus contre l’exploitation des femmes, Abad est obligé par les services sociaux à voir toutes les semaines une psychologue, dans l’espoir qu’il devienne un « fils meilleur ». Devant le sourire rassurant d’Ethel Futterman, la psychologue, petit à petit le garçon réussira à s’ouvrir et il le fera encore plus en écrivant ses pensées dans un spécial petit carnet noir lui donné par le docteur. Cependant, Abad fera encore des bêtises, à tel point qu’il devra abandonner Paris…

Rhapsodie des oubliés parle à travers la voix d’Abad, en manière courageuse et véritable, de thèmes actuels qui concernent justement les « oubliés », comme l’immigration, la garde des mineurs, la condition des femmes arabes contrôlées par les figures masculines de leurs familles (représentée par le personnage de « la fille d’en face » au jilbab que Abad appelle « Batman »), la prédication des pseudo-imams (« Barbapapas ») qui voudraient imposer une vision politique et religieuse aux jeunes du quartier, et la prostitution des femmes africaines, comme on peut voir grâce au personnage de Gervaise et à sa triste histoire. Le point de vue est celui d’Abad, à l’exception des chapitres qui présentent la vie de celles qui peuvent être considérées comme les deux « mentors » du jeune homme, c’est-à-dire Ethel Futterman et Odette, la voisine. Le langage dans lequel Abad s’exprime est typique de l’argot juvénile, et sa narration en partie épisodique – comme suggère le terme « rhapsodie » -, passe facilement des passages plus durs et crus à d’autres plus tendres et compatissants, comme lorsqu’il parle de sa grand-mère désormais morte ou de Mme Odette qui s’occupe de lui comme s’il était son petit-fils.

D’autre part, il s’agit d’un roman d’inspiration autobiographique, Sofia Aouine étant née en France il y a 40 ans de parents nord-africains et, à cause d’un contexte familial difficile, étant elle-même obligée tout d’abord à la garde de sa grand-mère et puis de plusieurs familles d’accueil. Après de nombreuses années d’expérience dans le monde de la radio, l’écriture et la publication de ce premier roman sont bien évidemment un bel objectif et une satisfaction pour l’écrivaine, puisqu’elle a ainsi réussi à s’affranchir de ses difficultés juvéniles. La lecture de « Rhapsodie des oubliés » est conseillée puisque c’est un roman contemporain de fluide lecture, prenant, où les histoires des personnages sont bien construites et touchantes. De plus, il est capable de faire réfléchir sur le malaise de l’adolescence dans un quartier populaire, sur la difficulté de compréhension des enfants par leurs parents, et aussi sur la condition des femmes.

Martina Badano

Deux kilos deux de Gil Bartholeyns (Paris, JC Lattès, 2019)

Dans une région de Belgique une tempête de neige bouleverse les projets de Sully, un jeune inspecteur vétérinaire, là pour mener un contrôle dans l’exploitation avicole de Voegele. Il trouve refuge dans un diner où il connaît différents personnages qui influenceront son séjour forcé dans le village. Ses sources l’amèneront à l’exploitation intensive, à trouver les responsables, hommes dont la violence reflet leur propre chagrin. L’histoire se déroule dans le Hautes Fagnes, lieu isolé par la tempête de neige, qui coupe les liens avec le monde extérieur. La communauté que Sully y trouve est un trompe-l’œil, car initialement on pense à une histoire adaptée aux US (le motel, le diner, les noms des personnages…). Le lecteur apprend à connaître un monde différent, si proche mais au même temps si loin de notre vie quotidienne. L’auteur arrive à rendre très réaliste les paysages grâce à un vocabulaire varié qui couvre chaque aspect de la narration : l’analyse législative, technique et psychologique des personnages et des endroits où l’histoire a lieu. La description des personnages est créée pour concrétiser le flou que le lecteur ressent entre les deux mondes présentés : la réalité paysanne belge confrontée au style de vie du mythe des US. Les individus ont différents points de vue permettant de décrire la condition de la société avec fiabilité, partant d’une réalité commune et individuelle avec des besoins banals (Voegele, l’éleveur), à une vision plus écologiste et globale. L’attention à la condition de l’animal n’est pas étrangère à la description de l’homme : en effet le poulet est décrit comme un être incapable de vivre pleinement son existence, tout comme les personnages de ce roman, à la fois emprisonné dans leur passé, leur préoccupation quotidienne ou leurs sentiments, mais, faibles, capables seulement de fuir pour obtenir un seul moment de repos. C’est un livre riche, profond et même dérangeant dans les messages qu’il délivre mais très d’actualité. Sensible à la cause animale, il ne laisse pas indifférent car l’analyse est précise documentée, permettant au lecteur, à travers un exemple, de comprendre la situation globale à l’égard pas seulement de l’élevage intensif mais aussi à la production et la consommation la société contemporaine. La critique ne s’arrête pas là, à travers les expériences passées de Sully, le protagoniste, on apprend que la situation n’est pas différente en d’autre pays. La responsabilité est divisée entre les gouvernements et les grandes industries : les premiers avec des lois qui devisent un “bien-être” animal au service du marché et de la consommation, les deuxièmes en contrôlant indirectement les éleveurs en leurs permettant pas un choix, face à la concurrence, au prix élevés des machine modernes et au temps imparties pour vendre un produit considère de valeur. Gil Bartholeyns vit à Bruxelles et enseigne à l’université de Lille, dont les travaux portent sur les images dans l’Occident médiéval et la culture matérielle de l’Europe préindustrielle.
Deux Kilos Deux est son premier roman. Publié par la maison d’édition JC Lattès en 2019. Un ouvrage de 440 pages, un bon livre pour ceux qui désirent connaître la condition générale dans les élevages modernes et industrialisés. Un roman qui aide à la réflexion, la compréhension et le désir de connaître les bases de notre alimentation et éthique. Une analyse précise et détaillée qui pousse le lecteur à se documenter sur les sujets abordés et peut-être à changer son style de vie et de ceux qui l’entourent.

Matteo Bianco

77 de Marin Fouqué (Arles, Actes Sud, 2019)

Fumette dans le sept-sept à vous en faire perdre la tête

Seine-et-Marne, département 77, comme le numéro écrit sur la majorité des plaques des voitures qui passent devant l’abribus, “bloc de béton au milieu des terres, petit cube gris au milieu de la grande étendue, souvent marron, parfois verte, quelquefois jaune, dépend de l’époque, des semences et des jachères”. C’est là que le protagoniste et ses amis attendent le car pour se rendre à l’école. Et c’est là qu’il reste le jour où il décide de ne pas monter dans le bus. Ici commence et se termine son chemin d’initiation au monde des hommes, tentative de s’affranchir de l’image de garçon faible et efféminé qu’on lui avait attribuée. Toutefois, il découvrira ne pas partager les valeurs que son “enseignant” le Grand Kevin, “authentique gars du sud 77”, voudrait lui inculquer.

Mais le roman de Marin Fouqué, lauréat de la 33ème édition du Festival du Premier Roman de Chambéry, offre bien plus que cela : c’est l’histoire d’une amitié qui n’arrive pas à survivre au début de l’adolescence, ainsi que l’histoire d’un village – peuplé surtout par des vieux – qui fait confiance à ses jeunes pour protéger la terre marron des “Thuriots” de l’avancée du béton de Paris, parce que « le 77 n’est pas Paris ». Le hameau, La Thurelle, a l’air paisible et pourtant, derrière cette façade, se cachent la violence et le changement. Le lecteur suit donc l’évolution d’un adolescent perdu, qui n’a aucun modèle auquel se référer. Il reproduit le comportement de plusieurs personnages (la fille Novembre, Enzo le Traître, le Grand Kévin) avant de se trouver lui-même. Découvrir au fil des flashbacks l’histoire du village, du narrateur et de ses amis est très prenant. Le flot de ses pensées ira de pair avec le flux des voitures. Un voyage si plaisant qu’on désirerait qu’il ne s’arrête jamais.

Le personnage principal, dont nous ne connaîtrons pas le véritable prénom – si ce n’est qu’autrefois surnommé Mignonne et PD – est un narrateur habile. L’écriture rythmée et les phrases courtes de l’écrivain, tirées de son expérience dans le rap, dévoilent des détails sur la vie de son personnage et sur celle de ses amis sans les contextualiser, en enveloppant l’histoire dans le mystère. Assis sur le banc de l’arrêt de car, plongé dans sa capuche, il enchaîne les joints et à mesure des taffes inhalées, il déambule et erre dans ses souvenirs ; immersion dans le temps garantie. S’immerger dans le stream of consciousness du narrateur, plonger dans ses pensées et s’y perdre est agréable. N’ayez pas peur de faire le grand plongeon ! N’ayez pas froid aux yeux, il vous portera et racontera ses souvenirs du passé plus ou moins lointains ; vous finirez par en perdre la notion du temps. Un langage qui ne mâche pas ses mots ; adieu le superficiel, retour à la simplicité et à l’authenticité. Cela ne vous empêchera pourtant pas de dévorer ce livre, bien au contraire …
Le style de 77 est très familier et fluide, vous n’aurez pas l’impression de lire mais bien d’être perdu dans VOS pensées, et c’est aussi pour cela qu’on l’a beaucoup apprécié. Une découverte littéraire inattendue et originale qui vaut le détour : on ouvre le livre par curiosité pour le titre, on commence sa lecture pour son style et on continue de lire pour l’histoire qu’il raconte.
En bref, 77 c’est un peu comme une méditation 2.0, autant pour le protagoniste que pour le lecteur lui-même, interrompue seulement parfois par le bruit des moteurs des quelques voitures passant par là.

Virginia Passaquay, Marta Policastro, Emma Soncini

Les étudiants de Turin partagent autour des premiers romans ! #3